Antoine Carbonne – Riches Heures – 2021

N’ayez pas peur. Enfilez votre casque de moto, vous serez protégé de l’extérieur. Le monde se reflète désormais dans votre visière irisée et votre combinaison lamée. Il peut faire chaud comme il peut geler. Vous traverserez des déserts, des montagnes, des villes ou des rivières. Et des livres aussi. Car vous êtes dans une histoire, celle de l’artiste qui, revêtu de son habit de lumière, sorte de héros médiéval/ romantique ou hollywoodien, traverse des siècles et des espaces pour vivre l’aventure. Une aventure narrative et picturale, une exploration des sens, une découverte de ce qu’il peut y avoir derrière le miroir. La narration se déploie scène par scène, comme un storyboard de film ou des cases de bande de dessinée, épisode par épisode. L’anadiplose se réveille. Tintamarre marre marre. Marabout. Un détail d’une peinture se retrouve dans la suivante, qui elle-même prête un élément de sa composition à sa voisine. Le paysage défile, tout est en mouvement. Le héros marche, court, nage, s’arrête, et se retourne à peine. L’exposition raconte la fuite en avant et la découverte de son aura, représentée par ces flammes étincelantes qui rappellent l’enfer de la Neuvième Porte ou le feu divin du buisson ardent. Alors dieu ou diable ? Héros ou anti-héros ? Protagoniste avant tout, d’un voyage initiatique et itinérant aux confins de son imaginaire. Un « monde flottant ». Antoine Carbonne joue sur l’ambiguïté que cette expression évoque, entre une expérience de ballade méditative et sensorielle à la dérive, et l’Ukiyo-e, terme japonais qui reprend la signification bouddhique d’un « monde présent » frappé par la peine et la souffrance, pour l’associer à la culture marginalisée du divertissement libertin, du théâtre Kabuki, ou des chashitsu, salons de thés où se fréquentent les plaisirs et la jouissance. Le héros continue sa route malgré les obstacles – chiens errants enragés, sirènes envoûteuses ou dinosaures affamés – pour suivre le flottement de ce monde mental où la nature et l’architecture fusionnent avec lui. Le motard flotte sur la surface de l’eau pour être ensuite annihilé au contact des formes et des couleurs du paysage. Ce dernier recrache alors le héros dans le tourbillon mécanique d’une peinture colorée et artificielle. Le pop éclate. Encore une fois, l’artiste n’hésite pas à brouiller les pistes. L’acrylique – souvent associée à une peinture industrielle, développée à partir des années 30 aux Etats-Unis – se mélange à la noble peinture à l’huile, les couleurs vives se frottent aux douces teintes d’un paysage allégorique du début de la Renaissance, le représentant casqué de la génération Y se reflète dans la figure d’un Saint Patron. Petits formats disposés les uns à côté des autres, tels de précieux bijoux, ces scènes rappellent Les Très Riches Heures du duc de Berry, le livre d’heures peint par les frères enlumineurs de Limbourg au début du XVe siècle. Si ce trésor manuscrit façonne une certaine image idéale du Moyen-Âge, avec son architecture à la fois naturaliste et fantasmée, elle est une source d’inspiration fertile pour Antoine Carbonne qui puise entre ses pages les couleurs lumineuses des drapés, la perspective cavalière des paysages ou encore le caractère narratif de l’ensemble. Riches Heures est une exposition de la persistance rétinienne où le héros vous emmènera à la poursuite de son destin. Alors attachez votre casque et n’hésitez pas à le suivre.

Joséphine Dupuy Chavanat

Bulle de moto, 30x25cm, Riches Heures, Paris
.
.
.
.
.

.
.
Lava Moto, 30x40 cm, Riches Heures , Paris
.

.
.
I will Survive, 25x30 cm, Riches Heures, Paris
.

.
.
Sieste châtelaine, Riches Heures, Paris
.

.
.
St Antoine en cavale, 30x20 cm, Riches Heures, Paris